Cet ouvrage est une véritable bénédiction pour moi !
En effet, en tant que prof d’anglais, j’ai avancé à tâtons, j’ai suivi mon instinct, tenté de très nombreuses expériences en suivant mon imagination et mon flaire. Car tout ce qui était de l’ordre des lectures et publications suggérées ou envoyées en recommandé avec avis de réception par le gouvernement ou nos ministres successifs me laissait éminemment frustrée. Aucun de ces écrits n’abordait véritablement le fond des problèmes, ni leur complexité. Pourtant tous se permettaient de juger, de manière très subtile, voire culpabilisante ; de même, tous se permettaient d’aligner les « y faut » ou les « y a qu’à ».
Combien de fois ai-je entendu des parents d’élève tenir des discours émanant du ministère de l’Education Nationale et relayé par les média, que l’on aurait pu prendre pour des recettes miracles que ces c… de profs n’avaient, en tout état de cause, jamais essayé d’utiliser ?
« Ah, ça ! Tant que tu ne les motives pas, tu ne peux pas y arriver ! ». Pris au pied de la lettre, les sous-entendus nombreux de ce genre de remarques ne peuvent qu’abattre le moindre professeur impliqué et consciencieux. Parmi ceux-ci, nous pouvons recenser les suivants : la bêtise du professeur qui ne réfléchit pas à sa pédagogie et qui n’y comprend rien, l’absence totale et manifeste d’intérêt pour les élèves et leurs attentes, l’idée que seule la motivation fait apprendre, l’idée que s’ils n’apprennent pas, c’est que le professeur est mauvais, etc. Tous ces gens qui ne savent pas de quoi ils parlent mais qui se permettent de donner des leçons de pédagogie ! Ai-je jamais regardé mon boucher en lui disant « Monsieur, vous feriez mieux de tenir votre couteau comme ceci … » ? Un professionnel, on ne lui dit pas ce qu’il doit faire, un prof oui ! Impliquant par là même qu’il est trop stupide ou ignorant pour savoir le faire seul, d’une part, et aussi le laissant mariner seul dans sa frustration de ne pas réussir alors même qu’on lui a donné le remède miracle !
« Tu n’as qu’à faire des trucs ludiques ». Une fois de plus, le professeur d’anglais que j’étais ne comprenait pas ces remarques et, au lieu d’être suffisamment clairvoyante, d’avoir le recul nécessaire qui aurait du me mener vers l’idée que je n’avais pas attendu ces solutions avisées pour tester ces pédagogies, je passais beaucoup de temps à m’auto-flageller, grande masochiste devant l’éternel. Toute cette énergie dépensée à essayer de passer au travers d’un mur ! Tout le temps et toute l’énergie que j’ai passés ou dépensés à soulever le fouet du pénitent, j’aurais pu le consacrer à lire Giordan !
« Les professeurs sont très réticents à l’idée de faire travailler leurs élèves en groupe, chose aberrante quand on sait combien cette pédagogie est plus reposante et permet à l’enseignant de respirer un peu ! » Cette phrase a été prononcée devant moi par un professeur d’université, il y a 2 ans dans un cours de pédagogie, induisant l’idée que cette solution miracle de pédagogie “innovante” aurait du être davantage utilisée par ces c… de profs qui ne réfléchissent toujours pas et se contentent de se plaindre !!! Et je promets de ne pas déformer ses propos. J’ai bien cru, ce jour-là, que mes instincts les plus grégaires allaient me pousser à commettre un horrible meurtre ! Là, j’exagère. Cependant, les mots sont sortis tous seuls de ma bouche et, la colère n’aidant pas du tout, j’ai presque dénigré publiquement le travail de ce professeur pour pouvoir défendre le mien. Le drame !
Pendant toutes mes années d’enseignement, j’ai passé mon temps à bosser, à me tuer à la tâche dans le but même de faire des expériences nouvelles, de mettre en place des projets, des pédagogies innovantes, etc. Résultat : je suis fourbue et je n’ai pas trouvé LA solution miracle ! Tout au plus ai-je vu quelques paires d’yeux briller de plaisir parce qu’enfin elles prenaient conscience que leurs propriétaires n’étaient pas si mauvais qu’on le leur avait répété. Mes élèves étaient trop fâchés avec l’école, avec l’anglais, symbole de leur échec scolaire (ils avaient très souvent développé une telle haine envers cette matière qu’une de mes premières tâches consistaient à le leur faire verbaliser pour dédramatiser la situation en s’accordant ce droit-la, celui de ne pas aimer l’anglais !) pour arriver à faire des prouesses sans changer les choses en profondeur. Mais je n’en avais pas conscience. J’étais tout simplement, non pas mauvaise prof, n’exagérons rien, dans l’incapacité de mener à bien la tâche qui m’incombait. J’étais en trop grande partie responsable de l’échec scolaire de mes élèves. Le silence accablant de mes collègues l’attestait, puisqu’eux n’avaient pas de plainte à formuler, c’est que tout allait bien pour eux.
Mais alors, dans ce cas, pourquoi les notes du bac tournaient la plupart du temps entre 0 et 5 sur 20 ? Quelque chose d’autre n’allait pas. Et puis pourquoi le discours des enseignants dans la « salle des profs » était si négatif ? Pourquoi tant de profs disparaissaient momentanément de la circulation pour « dépression » ? Pourquoi les élèves de lycées professionnels ne savent pas parler anglais à la fin de leur cursus ?
La volonté gouvernementale de privatiser une grande partie de nos entreprises publiques et, à fortiori, notre école, ne nous a pas aidés du tout. Au lieu de rendre à l’anglais quelques lettres de noblesse, on le rend de plus en plus facultatif, comme les arts appliqués, par exemple. Et là, dans ces conditions, je défie quiconque de faire du bon boulot. Reprenons depuis le début : dans un système où seuls la note et l’examen comptent, on a des classes surchargées d’élèves « fâchés avec l’école » et « très fâchés avec l’anglais » qui n’ont même pas pour « carotte » l’examen final !! Et là ? Y-a-t-il quelqu’un pour me donner des recettes miracle ? Peut on encore se leurrer, leurrer les parents ou les professeurs en disant des choses comme « Tant que tu ne les motives pas, tu ne peux pas y arriver ! » ?
Si c’est le cas, et c’est le cas, je démissionne. Je fais un emprunt pour me payer la formation à laquelle je n’ai jamais eu droit, même au bout de 6 demandes, et je démissionne.
C’est sur ces entrefaites que Giordan (et la formation de Lambesc) intervient. Lui, contrairement à l’Education Nationale qui cherche à camoufler, « mettre le paquet » sur l’arbre qui cache la forêt, ne s’intéresse pas aux petits pansements qui tentent de cacher d’immenses plaies béantes, il s’attaque directement aux fondements mêmes des dysfonctionnements. Tout comme Edgar Morin dans les 7 savoirs nécessaires à l’Education, il remet en cause les idées préconçues sur lesquelles repose notre Education nationale avant de s’interroger sur ce qu’est apprendre.
Donnons un exemple. Les querelles de bas étage à propos de l’apprentissage par cœur. Quand j’ai commencé ma carrière, on dénigrait beaucoup cette méthode. Dans les salles des profs, il y avait les pour et les contre (au nombre desquels j’étais). « Apprendre par cœur ne sert à rien ! » disaient certains, « tu n’as rien compris, il n’y a que comme ça qu’on apprend ! » disaient d’autres. Giordan déplace ce problème en se posant la question essentielle de ce qu’est véritablement « apprendre ». Il explore les mécanismes physiologiques aussi bien que les situations éducatives et culturelles autours de l’apprenant, son parcours aussi bien que son système de pensée. Non seulement on ne peut pas expliquer le monde de façon simpliste et binaire mais il ne faut, en aucun cas, oublier l’un ou l’autre des paramètres d’une situation de recherche.
Merci Giordan de mettre des mots sur mes intuitions, de les théoriser et d’aller jusqu’au bout de la démonstration, chose que mes instincts ne me permettaient pas souvent d’appréhender.